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La sécurité serait un marché prometteur pour les drones. – Tobias SCHWARZ / AFP

Une rue de Paris, dans un futur proche. Le voleur d’un scooter, dérobé sur une place à quelques centaines de mètres de là, est rapidement interpellé par des policiers en patrouille dans le quartier. Un drone équipé d’une caméra, dès l’alerte donnée par le malheureux propriétaire du véhicule, s’était lancé à sa poursuite, guidant les agents au sol. Verra-t-on bientôt des dizaines de drones de surveillance sillonner le ciel des villes françaises ? Sans plonger dans le mauvais roman dystopique, ce n’est peut-être pas un scénario si invraisemblable.

Ex-candidat à l’investiture LREM en vue des prochaines élections municipales à Paris, Mounir Mahjoubi en avait fait l’un de ses arguments phare. L’ex-secrétaire d’Etat chargé du Numérique souhaitait redécouper la capitale en 240 quartiers, chacun occupé en permanence par deux agents de police, secondés par un drone. Ce dernier aurait pu se rendre rapidement sur les lieux pour collecter un maximum d’informations. Un arsenal contre la délinquance qui aurait également compris 20.000 boutons d’urgence pour prévenir les forces de l’ordre en cas de problème.

En Bretagne, le Centre de rétention administrative de Rennes a eu recours en juillet, pour la première fois, à un drone pour contrôler les étrangers détenus entre ses murs. « Il y avait un parloir sauvage, les agents ont recouru à ce moyen pour surveiller la manifestation », a reconnu la préfecture d’Ille-et-Vilaine, confirmant partiellement des révélations de Mediapart. La préfecture bretonne assure néanmoins qu’il ne s’agit pas d’une utilisation permanente, et que l’appareil n’a été utilisé que dans cette circonstance particulière.

N’imaginons pas, pour le moment, des nuées de drones déployés dans toutes les villes de France. La plupart des projets ne concernent qu’entre un et quatre drones. Istres, dans les Bouches-du-Rhône, est l’une des communes pionnières. Face à la recrudescence des incendies criminels, la ville espère prendre les pyromanes en flagrant délit – il faut souvent plusieurs mois pour mettre la main sur les criminels. Compiègne, Herblay-sur-Seine ou même Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, équipent aussi leurs policiers municipaux. Contrairement aux caméras classiques, le drone est mobile, facilement déplaçable d’un point à l’autre, et sa hauteur de vue est inégalable.

Réduire les effectifs de gardiennage

Entre le drone et la sécurité, les fiançailles semblent prometteuses. D’autant que les gendarmes et les policiers ne sont pas les seuls à s’y intéresser : les entreprises pourraient être de plus en plus nombreuses à y faire appel pour assurer leur sécurité. « Le drone est un outil formidable. Lors d’une intrusion sur un site, pour l’équipe de gardiennage, il est difficile de localiser l’individu sur le site. L’appareil vient ainsi compléter l’équipe au sol pour le repérer plus facilement », assure Franz Thiriet, directeur général de Cyber Drone Guarding, installé à Signes, dans l’arrière-pays toulonnais.

L’entreprise propose une offre de cyber-gardiennage par drone autonome. Filiale du groupe IDM, qui propose aussi des systèmes d’alarme ou de la télésurveillance classique, la société est partie de son cœur de métier, la sécurité, en y apportant la valeur ajoutée du drone. « Cela fonctionne comme une caméra de surveillance classique, sauf qu’elle est embarquée sur un drone entièrement automatisé. Les images sont transmises aux opérateurs de notre centre de télésurveillance, où ils peuvent aussi déclencher des rondes virtuelles. Leur mission n’est pas de piloter les drones », précise le dirigeant.

« La sécurité privée est économiquement sinistrée », lance d’emblée Stéphane Morelli, responsable chez Azur Drones, l’un des pionniers français du drone professionnel. « Les caméras classiques ne couvrent pas l’ensemble des surfaces. Cela demande de recourir à une coûteuse équipe d’agents de gardiennage, pour qui l’emploi est souvent peu qualitatif et mal payé. Ces sociétés de sécurité réalisent des marges infimes. L’équation économique n’est pas tenable. Il faut de nouveaux outils. Le drone arrive à ce moment-là pour améliorer la réactivité et faciliter la tâche des gardiens », poursuit-il.

En matière de sécurité, techniquement et économiquement, le drone semble pertinent. Encore faut-il éviter qu’il se traduise par un surcoût pour le potentiel client. Même s’il permet de réduire les effectifs de gardiennage, les agents restants devront suivre une longue et fastidieuse formation auprès de la Direction générale de l’Aviation civile (DGAC), et cela a un coût. L’entreprise girondine a conçu une solution quasi automatisée, qui limite l’interaction humaine à quelques clics de souris, et ne demande qu’une rapide formation d’une journée grâce à une dérogation obtenue auprès de la DGAC.

Sécurité : 5 à 10% du marché du drone

« Sans cette dérogation, et si l’appareil ne réalisait pas seul une grande partie du boulot, ce ne serait pas viable économiquement. Il faut que le drone soit techniquement compétitif et que le prix soit acceptable pour les clients, et là nous verrons la naissance d’un marché intéressant. Les activités de sécurité représentent environ 5% du marché des drones aujourd’hui. Cela pourrait probablement monter à 15 ou 20% dans quelques années », souligne Stéphane Morelli.

Sites industriels, infrastructures énergétiques, extraction minière, grands entrepôts, barrages hydrauliques… ou même parc à huîtres, souvent victimes de pillages nocturnes. Les potentiels candidats à l’utilisation de drones sont légion. Le point commun ? Ce sont tous des espaces éloignés des zones urbaines, où la densité de population est faible et maîtrisée. Compte tenu de la réglementation en vigueur, très stricte en termes de respect de la vie privée, il est quasiment impossible aujourd’hui de recourir au drone dans les zones habitées.

Outre les limites économiques, c’est le volet juridique que pourrait freiner l’essor de la vidéosurveillance par drone. On ne peut pas tout faire avec un drone : il faut obtenir au préalable une autorisation de la préfecture en précisant les circonstances et les périodes précises. Il n’existe pas à proprement parler de réglementation spécifique en la matière. Des arrêtés régissent l’utilisation des drones, le code de sécurité intérieur organise la vidéosurveillance classique. Lorsqu’on les additionne, il reste des zones d’ombres.

« En installant une caméra de surveillance, on l’accompagne d’un panneau marquant sa présence et indiquant un numéro à contacter en cas d’atteinte au droit à l’image. Rien de tel n’est prévu pour le drone. On ne sait pas forcément que l’on est filmé. Sans oublier que les caméras qui équipent les drones sont très différentes : thermique, infrarouge, capable de zoomer de manière fine sur le visage des personnes, reconnaissance faciale. On peut s’interroger sur la vie privée et les données personnelles », observe Thierry Vallat, avocat spécialisé en droit numérique.

Une école des « métiers du drone »

Du côté des polices municipales – la gendarmerie et la police nationale ne sont pas soumises à ces réglementations – les contraintes sont les mêmes. Une surveillance par drone ressemble parfois à un chemin de croix juridique. « Il est interdit de retransmettre en direct l’image prise par un drone sur la voie publique. On ne peut pas s’en servir comme des caméras classiques. Elles sont enregistrées et envoyées à un tiers, qui vérifie qu’elles sont réglementaires, puis renvoyées à la police municipale », souligne Thierry Mohr, directeur général de Cosmopter, qui a vendu ses engins à la mairie d’Istres.

Pour encadrer le décollage des drones, une réglementation européenne remplacera progressivement les réglementations nationales à partir de juillet 2020. Ces règles et des procédures administratives communes faciliteront la tâche des entreprises – vendre à l’étranger sera plus simple – mais donneront un tour de vis sur la protection de la vie privée. Tout drone de plus de 250 grammes et son propriétaire, contre 800 grammes aujourd’hui, seront enregistrés sur un fichier national. L’appareil devra par ailleurs être équipé d’une « barrière électronique » l’empêchant d’approcher des zones interdites.

Quelles qu’en soient les conditions, certains s’y préparent déjà. En Alsace, à Mulhouse, Terence Figueiredo ouvrira à la rentrée les portes de la première école française des « métiers du drone ». Après deux années de cours communs, les futurs étudiants se spécialiseront en troisième année, et la sécurité est en première ligne. « Le drone est appelé à se démocratiser, et pour cela nous aurons besoin de personnes prêtes et formées, qui connaissent la réglementation. La sécurité est un segment porteur, et surtout nécessaire, que ce soit pour le secteur public ou le privé », avance l’entrepreneur alsacien.

« Nous avons été rapidement approchés par la police municipale et nationale de Mulhouse, mais aussi par des sociétés de télésurveillance ou des grandes entreprises. La troisième année se fera en alternance : nous travaillerons directement avec les entreprises pour développer des solutions et former leurs agents. C’est une solution clef en main », poursuit-il. Entre 50 et 100 d’étudiants sont attendus à « l’Ecole 22 » en septembre prochain. Un marché embryonnaire, mais qui suscite déjà des vocations.